FACE A LA SOUFFRANCE : Expliquer la souffrance

Publié le par May

FACE A LA SOUFFRANCE
     Gabriel Monet*


2 - Expliquer la souffrance

  

L'homme se limite rarement à exprimer sa douleur. Il veut la comprendre. “Pourquoi ?” est la question qui se pose à tous ceux qui souffrent. Pourquoi moi ? Pourquoi lui ? Pourquoi cela ? Il est paradoxal que la souffrance qui est une des réalités les plus connues à l'être humain, soit aussi l'une des plus incompréhensibles ! Pourquoi souffrons-nous ?

La douleur est encore en grande partie un mystère pour la science. C'est difficile d'en parler en général, car il y a autant de formes et de degrés de souffrance qu'il y a de cas humains. Il y a des souffrances qui proviennent de besoins physiques tels que la faim, la soif, le froid... D'autres viennent d'agressions causées à l'organisme. Ces formes de douleur agissent pour la protection de la vie. Des terminaisons nerveuses lancent des sensations douloureuses comme des signaux d'alarme face à un danger (une brûlure, une piqûre, etc...) Tout un mécanisme se met en marche pour éviter un plus grand mal. Cette douleur physique est très relative et varie selon les peuples, les individus et les cas. Il parait qu'il y a des peuples chez qui la vie semble à peine affectée par les caries ! Lors de certaines guerres, on a vu des soldats opérés sans anesthésie qui ne semblaient pas éprouver une plus grande souffrance que celle due à leurs blessures. Il y a des femmes qui accouchent et se lèvent aussitôt pour travailler. Malgré les variations du seuil de sensibilité à la douleur, l'attitude de l'être humain est toujours d'aversion et de refus. La douleur est perçue comme quelque chose d'extérieur à nous et qui envahit notre corps à notre insu. Le sentiment de rupture, de déséquilibre provoqué par la douleur génère un effort immédiat de solidarité de tout notre être dans le refus de l'agression et une mobilisation générale pour un rétablissement harmonieux. En ceci, elle a une fonction positive.

Ce qui rend la douleur insupportable c'est Ie sentiment d'impuissance qui l'accompagne. Car la douleur nous montre jusqu'à quel point nous sommes vulnérables, jusqu'à quel point ce qui nous est Ie plus cher - notre corps - est capable de se retourner contre nous. D'un côté, nous existons grâce à la fonction protectrice de la souffrance (aspect positif), d'un autre, nous cessons d'exister aussi à cause de sa fonction destructrice (aspect négatif). Il est évident que l'explication “naturelle” de la souffrance ne nous suffit pas. Depuis toujours et partout, l'homme a essayé de répondre à cette question au moyen d'explications qui dépassent la sphère de l'expérience humaine : punition d'une transgression à l'ordre universel (notion de tabou), vengeance des dieux ou des forces de la nature pour le châtiment d'un coupable, moyen pour progresser, se purifier ou purger ses fautes (ou celles des autres).

Toutes les religions et les mythologies offrent des explications métaphysiques au problème de la souffrance : Prométhée souffre parce qu'il a osé apporter la connaissance divine aux hommes, contre la volonté des dieux (les vautours rongent ses entrailles, image du remords, de la haine et du ressentiment). Bouddha dira : “Voici mes frères, la vérité sur la souffrance. La naissance est douleur, l'amour est douleur, la séparation est douleur, ne pas réaliser ses désirs c'est souffrir, s'attacher aux choses de la vie c'est souffrir. Voici l'origine de la souffrance : le désir du bonheur, le désir d'exister”. Une idée très courante dans beaucoup de religions (mêmes chrétiennes), est que toute souffrance est le résultat direct d'une punition divine causée par une transgression dont le coupable n'est pas nécessairement conscient. Ainsi nous entendons dire : “Pourquoi Dieu permet-il que cet ivrogne renverse ce vieillard ?”, “Pourquoi Dieu permet-il que des enfants soient massacrés pendant toutes ces guerres ?”, “Pourquoi Dieu m'envoie-t-il ce cancer ?”, “Qu'est ce que j'ai pu faire au bon Dieu pour qu'il me donne une fille aussi bête ?”. L'enfant tombe en essayant d'atteindre le pot de confiture : “Voilà, tu l'as bien mérité. Dieu t'a bien puni !”. C'est la théologie des sadducéens (celle des amis de Job) : toute prospérité est une bénédiction divine, tout malheur un châtiment mérité !

La Bible ne contient pas beaucoup d'explications sur la souffrance. Elle dit que la souffrance a son origine dans la liberté humaine. Mais il y a un livre (celui de Job) qui a été certainement écrit pour s'opposer à cette tendance bien enracinée en l'homme, selon laquelle toute souffrance est la conséquence directe de la punition divine pour une faute personnelle. Il est vrai que la Bible dit que “le salaire du péché, c'est la mort” mais elle ne dit nulle part que toute souffrance est le salaire mérité par le péché du souffrant. Je ne connais pas de réponse à la question de la souffrance aussi dévastatrice, aussi anti-biblique que celle-ci. Je l'ai toujours trouvée beaucoup plus convaincante pour ceux qui la donnent que pour ceux qui souffrent. Il est, en effet, assez facile de prétendre convaincre Job avec cette explication (non de Ie consoler !) quand on ne sait pas de quoi on parle, parce qu'on n'a pas souffert soi-même. Mais Ie texte biblique est bien clair. Job souffre et pourtant il est innocent (Job 1.1). Malgré ce livre et beaucoup d'autres passages bibliques, il y a encore aujourd'hui des gens qui raisonnent comme Ies amis de Job.

Un jour, les disciples de Jésus, en voyant un aveugle de naissance, lui posent la question suivante : “Qui a péché, celui-ci ou ses parents pour qu'il soit aveugle ? (Jean 9.1-3). Les disciples savaient déjà qu'il y a des maladies propagées par voie sexuelle, qui donnent parfois naissance à des enfants aveugles. Ils croyaient aussi possible, selon la théologie des pharisiens, que l'enfant soit né aveugle comme châtiment des péchés qu'il commettrait plus tard ! La réponse de Jésus est très intéressante, car il leur dit : “La question n'est pas là”. Devant la souffrance, l'essentiel n'est pas de pouvoir l'expliquer mais de faire quelque chose pour la soulager. Il fit alors de la boue, et mobilisa l'aveugle pour œuvrer dans le but d'une guérison.

Certains affirment que la souffrance a comme but de nous rendre meilleurs en nous purifiant par le feu de l'épreuve. J'ai pourtant constaté dans ma vie et dans mon ministère que si la souffrance rapproche parfois de Dieu, dans d'autres cas, elle révolte contre Dieu ou tout simplement, détruit. Les évangiles nous montrent que celui qui était déjà le meilleur des hommes a pourtant terriblement souffert. Et sur la croix, Jésus ne voit pas la souffrance comme quelque chose que Dieu lui envoie. Au contraire, Jésus se rend compte que Dieu le laisse pleinement souffrir, abandonné à sa totale humanité. Son cri sur la croix “Pourquoi m'as-tu abandonné ?” signifie moins “Pourquoi me fais-tu ça ?” que “Pourquoi n'interviens-tu pas ?” (Mt 27.46). Arrivés à une certaine limite, nous devons abandonner la thèse de la souffrance positive. La douleur est trop souvent un supplément sinistre, qui détruit l'homme sans lui apporter quelque chose en échange. Nous souffrons donc pour différentes causes :

- Nous souffrons parce que nous sommes des êtres humains. Notre réalité corporelle est sensible, vulnérable et mortelle. Dans ce sens, notre souffrance est “naturelle” ou du moins inévitable dans cet état de choses.
- Nous souffrons parce que nous sommes intelligents, donc capables en même temps de nous rendre compte de notre réalité souffrante, et capable d'utiliser notre souffrance pour faire souffrir.
- Nous souffrons parce que nous sommes bêtes. Beaucoup de notre souffrance vient de nos erreurs par rapport à nous et par rapport aux autres.
- Nous souffrons parce que nous sommes libres et capables de faire des choix douloureux.
- Nous souffrons parce que nous sommes méchants, capables de nous faire très mal individuellement et collectivement.
- Nous souffrons aussi parce que nous sommes ensemble, solidaires, et victimes du mal des autres.
- Nous souffrons enfin par solidarité ou compassion face à la souffrance de l'autre. Cette souffrance est appelée parfois “souffrance rédemptrice”. Mais attention, c'est une expression risquée. Car ce qui est rédempteur, ce n’est pas la souffrance, mais l'amour capable d'aller jusqu'à l'héroïsme pour aider ou sauver l'autre. La souffrance n'est jamais l'acte salvifique, mais seulement la conséquence. La relation entre souffrance et réalisation positive n'est jamais une relation de cause à effet. C'est une relation de réalisation malgré tout.


                                                                               Suite : FACE A LA SOUFFRANCE : Assumer, Récupérer, Combattre 
                                              * cet article à été publié sur ce site avec l'aimable autorisation de l'auteur
                                                                                                                                                                    http://homiletique.fr/

Publié dans REFLEXIONS

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article